Une policière face à la solitude des oubliés
Vendredi, 18 Janvier 2013 17:30

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Laurence fut à mes cotés durant presque un an à la distribution de la soupe populaire royaliste "La Soupe du Roi" à Montparnasse.Elle fut d'une aide appréciable et je profite de l'occasion pour la remercier ici.Son texte est intéressant pour le regard que nous devons apporter sur la solitude et la misère morale qui mine notre société et nos frères dans le besoin...La société de consommation occidentale en apportant la satisfaction superficielle matérialiste détruit dans le temps la cohésion sociale et ce qui faisait avant, notre vie communautaire...Merci laurence pour ton texte à méditer.
Frédéric Winkler
Une policière face à la solitude des oubliés
Une jeune policière municipale exerçant en banlieue parisienne témoigne sur la rencontre quotidienne des isolés, des oubliés, des exclus. Au-delà de la mission de contact ou de prise en charge attendue d’elle et de ses collègues, elle dépeint ces vies broyées ou défaites qui, à ses yeux de chrétienne, sont autant d’interpellations et d’invitations à l’humanité dont le Christ s’est fait modèle et défenseur.
Les ingrédients de la solitude subie
Le thème de la solitude nous invite à la réflexion, car il est une expérience partagée par la plupart d’entre nous : tout un chacun a pu en effet expérimenter dans sa vie, sur des périodes de temps plus ou moins longues, des moments de solitude, variables dans la durée ou l’intensité ; de même l’idée de l’autre seul peut suffire à réactiver chez certains, plusieurs types d’angoisse.
On peut se référer à l’article fondamental de Winnicott sur « la capacité d’être seul » rappelant que l’aptitude d’un enfant à être seul en présence de quelqu’un (sa mère dans le meilleur des cas), est un phénomène de base à partir duquel s’élabore la solitude des premiers moments. L’analyse étymologique de la notion  quant à elle, permet à travers le terme « solitudo » d’accéder au sens de : lieu désert, vie isolée, état d’abandon. La racine « sol » renvoyant en effet à l’idée d’absence, de manque. A côté d’une solitude choisie, refuge et retraite en cas de besoin, ce qui est ici envisagé particulièrement est une solitude passive, contrainte et subie. Pour illustrer cette réflexion : une expérience quotidienne de gardien de police municipale qui a permis de rencontrer des cas de solitaires et en nous positionnant par rapport à ces personnes, de vivre un certain niveau de solidarité.
La solitude désigne l’état d’une personne qui n’est engagée dans aucune relation avec autrui, qu’elle soit d’ordre social ou affectif. Elle est en ce sens une contrainte subie, un isolement forcé qui sépare des autres personnes. Elle peut avoir son origine dans la venue d’une maladie, d’un « évènement de vie » (deuil, perte d’emploi, déménagement, exil, migration). Elle peut avoir des causes socio-économiques, psychosociales, psychologiques. La solitude frappe particulièrement les personnes âgées, les femmes, mères isolées, les jeunes. Souvent cette situation de solitude fait que l’on ne « compte pour personne ». Or nous savons que les besoins relationnels sont liés aux besoins de se sentir relié et intégré, soutenu et compris. Ils aident à satisfaire la représentation et l’estime de soi. Le « miroir »que constitue autrui en ce sens est fondamental et aide à construire l’image que nous nous faisons de nous-mêmes. Face à un sentiment de solitude non désiré, la personne peut se mobiliser et chercher des connexions sociales, bénéficier des aides en réseaux. Actuellement, les campagnes publiques et les efforts redoublés des organismes et associations concernés s’accroissent pour développer une France plus solidaire.
Cependant, il paraît essentiel de souligner qu’il existe, surtout dans nos villes, une chronicité de l’état de solitude qui emmure et enchaîne le sujet, privé d’un lien verbal devenu rare ou quasi nul, et qui plonge ce sujet dans l’anonymat, tel un étau féroce et puissant prêt à l’enserrer.
Une multiplicité de situations et d’attitudes à inventer
Il nous est arrivé de croiser quelques-uns de nos frères semblables à des épaves, minés et rongés par la vermine d’une intolérable souffrance, d’un mal devenu muet. SDF à l’allure et à l’odeur repoussante, cheveux hirsutes de saleté, porteur de vêtements en lambeaux, chaussures disloquées aux pieds, paquets ficelés sous le bras. Ceux-ci sont le « degré zéro » de la population des clochards, ils ne fréquentent plus les vestiaires, les centres d’hébergement, les soupes populaires, ont esquivé les maraudes du SAMU social. Ils sont devenus immensément seuls, immergés profondément dans une solitude abyssale et meurtrière, glacée et silencieuse, emmurés dans une haine et un dégoût qui ne peuvent plus s’exprimer. Si rien n’est fait pour les secourir, ils sont exclus définitivement et sont condamnés à pourrir lentement.
On entre alors dans une réalité non mesurable, incommunicable, la souffrance est sans fond, expérience en attente de signification, face à un mal ressenti qui déborde le champ de l’expression verbale. L’expérience du terrain nous a permis de rencontrer, d’écouter, voire d’assister plusieurs personnes accablées de solitude, enfermées dans le mutisme, le contact avec autrui étant devenu problématique ; les risques relationnels, affectifs, émotionnels, devenant trop intenses, les besoins relationnels étant peu à peu abandonnés. Quand surviennent les conduites déviantes, les dépendances (alcoolisme, toxicomanie), les échanges se limitent aux pairs et petit à petit s’amenuisent, jusqu’à l’isolement. Il a été possible de développer une certaine symétrie à travers la relation de proximité et d’exercer notre empathie dans les situations naturelles et quotidiennes qui la suscitaient. La tâche occasionnelle de planton permet, à travers l’accueil téléphonique, de mesurer la grande solitude de certaines personnes âgées, sans famille proche, qui se plaignent de façon répétée de nuisances sonores au dessus de leur habitat, et qui finissent par centrer leur existence sur ces bruits de voisinage au point d’épier les faits et gestes de leurs voisins bruyants, de développer une obsession relativement à ces nuisances, voire des sentiments de persécution.
Notre rôle est surtout de les écouter, de glisser quelquefois à travers le flot de leurs paroles une remarque, une allusion, une question, pour les aider à réfléchir différemment et à modifier quelque peu leur point de vue. Sur le terrain nous avons rencontré des marginaux, des SDF, des étrangers en situation irrégulière que nous délogions, sur réquisition, de leurs squats improvisés, des personnes alcoolisées, des personnes âgées très isolées, atteintes de diverses pathologies. Une des caractéristiques de nos rencontres est que souvent l’échange verbal est pauvre , soit à cause du mutisme de notre supposé interlocuteur, soit en raison d’une logorrhée de sa part qui devient intarissable, soit que nous nous contentions, respectant son territoire (un banc par exemple), de quelques échanges de regards, de gestes délicats ou efficaces (ramasser une écharpe), de sourires, d’une poignée de main. Avec l’un des clochards réguliers de la ville que tous les gardiens du poste connaissent, la conversation peut ainsi se limiter à :
« tout va bien M ? 
-oui Madame, vous avez-pas une cigarette ? ».
Il nous est arrivé d’intervenir aussi auprès d’un homme jeune, fortement alcoolisé, ayant chuté sur la voie publique, totalement inconscient, gisant à proximité d’une gare. Remettant ses papiers personnels à nos collègues (la victime était prise en charge par l’équipage des pompiers), nous découvrîmes glissée entre eux une photo de Mère Térésa.
Nous sommes intervenus pour J.C, en proie à un délire confus, recherchant dans une tenue légère les clés de son appartement et dérangeant son voisinage par ses sollicitations.
Après avoir rassemblé des éléments de sa prise en charge médicale (traitement en cours, coordonnées du médecin traitant injoignable ce jour là), nous dûmes le conduire à nos collègues de la police nationale, en vue d’une hospitalisation. Durant le transport, nous eûmes l’occasion de l’écouter parler de sa peine profonde relative à ses parents décédés, de son chagrin relatif à sa fille (résidant à l’étranger). L’évocation de ses racines chrétiennes offrait un premier appui à notre souci de le remettre sur de bons rails.
Des expériences qui donnent corps à l’engagement chrétien et à toute vision humaniste 
Si nous nous y sentons disposés, approchons-nous donc des autres condamnés à être seuls, des miséreux, des pauvres, des rejetés : un regard de notre part pour commencer, des petits gestes ténus et silencieux, un abord bienveillant, une familiarité introduite petit à petit, minute par minute, peuvent contribuer à les relever. On le sait, la peur, l’idée de la contamination, éloignent les êtres humains les uns des autres. Pensons ainsi à Lazare, aux lépreux de l’Evangile avec lesquels Jésus va au contact. La solidarité souligne notre dépendance réciproque les uns avec les autres, le devoir moral d’assistance entre membres d’une société, en tant qu’ils se considèrent comme formant un tout ; et ce à l’heure où les supports de communication s’intensifient au détriment du contenu, à l’heure où la relation sociale est vécue à travers une dimension individuelle et une recherche d’intérêts pour soi. A côté des réseaux professionnels, de nombreuses associations appliquent cette entraide systématique et solidaire. Face à la foule des solitaires anonymes, frappés par la souffrance sociale, les chrétiens sont appelés à se mobiliser, à combattre les plaies du mal, de la souffrance à l’état brut et du son non-sens. En effet le chrétien n’est jamais seul, il est membre d’une Eglise, mais aussi de cette fraternité invisible, la communion des saints, reliée à la tête du corps de l’Eglise : le Christ.
Si nos repensons ici à la parabole du Bon Samaritain, se pose la question du prochain qui est aussi au cœur de notre appréciation de la solitude et de celle d’autrui : celui qui s’est montré le prochain de l’autre est « celui qui a exercé la miséricorde envers lui »« Va et toi aussi fais de même », ajoute le Christ, nous incitant à nous situer dans ce courant de charité, de don gratuit à l’autre qui vient sur notre route, afin de le réintroduire petit à petit dans la dimension de la réceptivité et de l’échange. Par delà un contexte professionnel qui structure et oriente la relation avec autrui, et au delà des codes et schémas relationnels qui régissent nos interactions au quotidien, le degré d’implication personnelle du policier chrétien est fondamentalement dépendant de la vigueur de sa foi.
Laurence
 

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